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28 février 2008

Les fantômes de la méthode globale. Janvier 2006

L’offensive de Gilles de Robien vise à discréditer les valeurs d’égalité et de démocratisation du savoir.

André Ouzoulias est professeur de philosophie à l’IUFM de Versailles, spécialiste des difficultés dans l’apprentissage de la lecture.

Enfin ! Après les réseaux islamistes, la polygamie, les rappeurs et les mariages blancs, un ministre vient de découvrir le dernier coupable des maux des banlieues : non point le chômage, les inégalités et les discriminations, mais la méthode globale d’enseignement de la lecture... Cela peut étonner, irriter ou susciter l’hilarité. C’est selon. Car il est pleinement connu du ministre de l’Education nationale, comme des professionnels de l’enseignement, que la quasi-totalité des enfants en grande difficulté en lecture au-delà du CP ont été instruits selon des méthodes syllabiques.

En effet, dans la mesure où le B.A.BA. y est enseigné dès le début de l’année, la plupart des méthodes proposées par les éditeurs doivent être regardées comme telles. De plus, comme les professionnels, le ministre sait pertinemment que les difficultés en lecture ne relèvent pas toujours d’une identification malhabile des mots écrits, mais concernent au moins autant la compréhension des textes. Et très probablement, le cabinet a pu informer le ministre que la « méthode globale » a été mise au point par le bon docteur Decroly dans les années 20 à Bruxelles pour des enfants qui échouaient en lecture lorsque leur maître commençait par le B.A.BA., et que cette méthode (où l’on enseigne le décodage, mais de façon différée) n’a jamais été utilisée dans les CP en France... Il est de notoriété aussi que la méthode idéovisuelle, où les enfants sont censés apprendre à lire sans jamais recevoir d’enseignement direct du décodage, défendue par certains pédagogues américains et français, n’a été pratiquée, à partir de la fin des années 70, que par une toute petite minorité de maîtres et a quasiment disparu du paysage pédagogique.

Certains des informateurs du ministre savent aussi que « la méthode syllabique pure » de M. Boscher n’avait pas la magie que lui prêtent ses partisans : à l’apogée de sa diffusion, au milieu des années 1960, plus de 30 % des enfants redoublaient le CP ! C’est également l’époque du « boum de la dyslexie » (lire Pierre Debray-Ritzen, la Dyslexie de l’enfant , 1967), où le nombre de classes spéciales pour enfants non-lecteurs explose (classes de perfectionnement et classes d’adaptation), où, pour faire face aux difficultés en lecture, on étend le réseau des CMPP (Centres médico-psycho-pédagogiques) et où sont créés les GAPP (Groupes d’aide psycho-pédagogique, intervenant dans les écoles). Alors, pourquoi agiter ainsi le fantôme de la méthode globale ?

Ne nous y trompons pas, avec la campagne contre la « méthode globale », il ne s’agit pas de travailler à une plus grande efficacité de l’école et à l’intérêt des enfants, mais de faciliter la mise en oeuvre d’un programme politique de refondation de l’éducation, en réaction contre les valeurs d’égalité, de solidarité, d’éducabilité et de démocratisation du savoir. Pour cela, il faut discréditer les pédagogues et l’idée même de pédagogie. Et il est tentant de le faire en présentant la « méthode globale » comme leur enfant monstrueux.

Les parents doivent le savoir : en fait, ceux qui prônent la « syllabique pure », ne s’intéressent guère aux problèmes pratiques qu’elle pourrait poser. Selon eux en effet, si des élèves échouent malgré tout avec cette méthode, ce n’est pas la faute de celle-ci, cela tient au fait qu’ils ne peuvent pas apprendre à lire normalement parce qu’ils sont dyslexiques et l’école ordinaire n’y peut alors plus grand-chose. Ainsi, la difficulté en lecture est médicalisée, renvoyée en dehors de l’école, chez les orthophonistes, où, parmi dix enfants « traités », on aura peine bientôt à trouver l’authentique dyslexique. Il est tentant de mettre en parallèle ce refus d’enseigner la lecture à l’école en cas de difficulté avec le cas des enfants traités à la Ritaline : leur nombre flambe et, parmi eux, moins de un sur cinq est un hyperactif vrai ; les autres sont chimiquement contrôlés, probablement parce qu’ils ont dérangé un peu trop les adultes ou ont nui à leur « autorité » ( le Monde du 23 novembre).

En tout cas, les autres revendications des partisans de la syllabique pure ne peuvent que susciter l’effroi. Sur leurs sites Internet, outre « la suppression de la méthode globale d’apprentissage de la lecture et de tous ses dérivés actuellement utilisés dans les écoles primaires (méthode mixte, méthode par hypothèse, méthodes à départ global) » , ils demandent de « faire des classes qui soient socialement hétérogènes, mais intellectuellement homogènes ; supprimer le collège unique [...] ; créer un examen d’entrée en sixième [...] ; réformer les IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres), qui sélectionnent les futurs enseignants sur leur conformité idéologique avec les pédagogistes officiels (...) ; limiter le pouvoir des syndicats d’enseignants... » . De plus, pour rétablir l’ordre moral et protéger les enfants des idées « décadentes » incarnées par des rats ou des sorcières dans les méthodes de lecture, ils invitent les parents à demander aux maires le refus de financer certains manuels (ils donnent la liste des ouvrages mis à l’index) et à renvoyer des cartons de protestation aux éditeurs (voir par exemple les fatwas diffusées sur les sites soseducation.com et lire-ecrire.org). La chasse aux sorcières est ouverte. A quand les autodafés ?

Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, il faut hélas se rendre à l’évidence : ces revendications constituent également le programme de certains réseaux de l’actuelle majorité et du ministre lui-même. Celui-ci n’a-t-il pas décidé de recevoir les éditeurs pour leur demander de faire le ménage dans leurs catalogues ? N’a-t-il pas reçu le président de l’Association des maires de France pour demander aux communes de ne plus financer les méthodes jugées inefficaces ?

C’est une rupture historique avec les principes républicains et laïcs.

Ces principes veulent en effet que les maîtres soient libres de choisir leurs outils à condition de viser effectivement les objectifs formulés par les programmes officiels. En contrepartie, leur travail est contrôlé par des inspecteurs et non par les notables ou des groupes de parents. Ainsi, tout à la fois, l’école peut travailler en sécurité, à l’abri des intérêts, des opinions ou des caprices des pouvoirs économique, politique ou religieux, et la nation peut être sûre que les maîtres transmettent les connaissances définies par les programmes.

Devant cette grave menace, aux conséquences imprévisibles, le président de la République, gardien des institutions, et qui a été élu dans un sursaut républicain contre des visions portées aujourd’hui par les inspirateurs de M. de Robien, se doit d’intervenir sans délai.

Les effets immédiats de cette offensive sont déjà mesurables. Le ministre a apeuré les parents, jeté le soupçon sur les enseignants et, en divers lieux, cela va conduire des groupes de pression à chercher à soumettre l’école à leurs diktats. Davantage de parents, vraisemblablement, lorgneront l’école privée en juin prochain (alors même qu’au CP elle utilise les mêmes supports que l’école publique !) Face à ces risques, les enseignants doivent établir un dialogue confiant avec les parents. Ceux-ci doivent savoir que, massivement, les maîtres respectent les enfants qui leur sont confiés et ont le souci de leur réussite ; quand ils choisissent une méthode de lecture, ce n’est pas selon des penchants idéologiques ou la mode du moment, mais de façon professionnelle et pragmatique.

Et que peut-on encore faire, dans les écoles et alentour, en particulier pour préserver l’intérêt des enfants ?

Tout d’abord, me semble-t-il, dénoncer toute manipulation politicienne des problèmes de l’école et unir tous ceux qui tiennent à l’école de la République pour la défense de ses valeurs. Ensuite, rappeler clairement ce qui fait consensus parmi les professionnels de l’enseignement de la lecture. Enfin, reprendre sereinement les débats pédagogiques sur les points qui font question. Ce sera l’honneur de l’école de la République de s’y engager, contre vents et marées.

André OUZOULIAS

QUOTIDIEN : mercredi 04 janvier 2006

 

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