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10 mai 2020

Le Ministre, l’enfant et le silence

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La Chronique de Daniel Schneidermann dans le quotidien "Libération" du 11 mai.

Une visite d’Emmanuel Macron et de Jean-Michel Blanquer dans une école de Poissy était censée rassurer sur la rentrée programmée ce lundi. Le mutisme d’un enfant provoque l’inverse.

L’homme en costume sombre est accroupi face à l’élève assis à sa table, au premier rang de sa classe, classe qui observe tant bien que mal la distanciation des pupitres. Sous son masque noir uni, le téléspectateur reconnaît à son crâne dégarni le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer. Ainsi ramené avec toute la souplesse disponible à hauteur d’enfant, abdiquant spectaculairement le rapport vertical, le ministre tente d’engager le contact. BFM filme en direct cette approche horizontale. « Tu apprends des histoires ? » Silence. « T’aimes bien lire ? Tu lis des histoires ? » Silence. « Tu veux pas me la lire ? » Silence de l’enfant qui griffonne sur une feuille. Une voix de femme : « Comment elle s’appelle, l’histoire que tu lis en ce moment, avec ta maîtresse ? »

Après trente secondes de malaise, la voix off de BFM met fin à ce silence insoutenable : « Voilà un enfant probablement impressionné par le ministre. »

Par le ministre ? Peut-être. A moins que ce ne soit simplement par ce type en costume et masque noir de corbeau, si étrangement accroupi devant lui. Tout à l’heure, quand le petit cortège présidentiel est entré dans cette classe de l’école Pierre-de-Ronsard de Poissy (Yvelines), où l’attendait la caméra du pool images, une petite voix a demandé : « C’est qui ? » Emmanuel Macron a dû baisser son masque, deux secondes, déchaînant, comme chacun de ses gestes, chacun de ses mots, les sarcasmes des réseaux sociaux.

Un mot, un seul mot de l’enfant, et ce serait le triomphe de Jean-Michel Blanquer, la victoire sans appel de son honneur de ministre, qu’il a misé tout entier dans la partie. Qu’importe que cette classe soit une classe Potemkine, dans la ville soigneusement choisie d’un maire, Karl Olive, transfuge de la droite, et désormais macroniste parmi les macronistes (ils se sont rencontrés à un concert d’Elton John, et le président Macron a même préfacé un des livres de l’édile, sur les premiers de cordée). Qu’importe si la télédémonstration du pouvoir ne dure que quelques minutes, devant une classe attablée sagement immobile, et ne comporte ni ces trajets aux toilettes, ni ces récrés sous bulle, ni ces désinfections permanentes de crayons, qui vont faire du déconfinement scolaire en maternelle et en primaire un cauchemar sanitaire surréaliste.

Qu’importe. Un mot et un seul, et ce serait la preuve éclatante que oui, même en confinement, le contact avec l’école, la vraie, la seule, envers et contre tout, produit une étincelle pédagogique. La preuve que Jean-Michel Blanquer a bien fait, depuis le début, de faire barrage de son corps à la fermeture des écoles, barrage contre tout le monde, les parents, les enseignants, les Italiens, les collègues ministres, le Premier ministre, barrage désespéré, au risque du désaveu permanent. La preuve qu’on ne rouvre pas seulement les écoles pour rouvrir l’économie, pour le Medef comme le martèlent, grondants, les réseaux sociaux, qu’on ne se contente pas de transformer l’école en morne garderie dystopique à durée indéterminée.

Un mot. Un seul. Oh, dis petit, raconte-moi une histoire, maintenant, tout de suite, n’importe laquelle. Dis ce que tu as appris. Dis-moi, dis-moi que tu as tiré profit de ce contact avec l’école. Que toute mon énergie ministérielle n’a pas servi à rien. Mais non. Rien d’autre que ce silence. Comme on aimerait être dans la tête de l’enfant. Mais qui sont donc ces gens ? Qui est ce Gargamel masqué, dans cette position bizarre, devant moi ? Que me veut-il ? Tant de choses bizarres, depuis quelques semaines.

Tant de choses qui, saisies, explicitées, mises en forme, pourraient fournir la matière première d’un formidable apprentissage, de l’apprentissage des temps futurs. Mais non. Nul n’a pensé à se saisir de cette situation, et surtout pas Blanquer. A cet instant, cet enfant, c’est nous, nous tous, confinés, confinées, à qui on raconte depuis des semaines des histoires de masques que nous ne saurons pas mettre, des histoires pour que les enfants se tiennent sages.

Adultes, nous pouvons crier où on nous laisse crier. Nous crions sur les réseaux. Nous chantons aux balcons. Nous nous promettons mille vengeances. Mais à cet enfant, à cet instant, il ne reste donc d’autre arme que le silence, le sidérant et sidéré silence de la mer.

- Tout notre "Fil d’actus Covid-19" à lire ici : http://67.snuipp.fr/spip.php ?article5312

 

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