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Covid-19 : JM Blanquer "YaPasDeCovidAlEcole"...mais on meurt quand même
lundi, 3 mai 2021
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« Je suis triste parce que 18 ans, c’est trop jeune pour perdre son père »

Christian Lehmann est écrivain et médecin dans les Yvelines. Pour le quotidien « Libération », il tient la chronique régulière d’une société suspendue à l’évolution du coronavirus.

Nous partageons sa dernière chronique où une médecin témoigne du décès de l’un de ses patients, conjoint d’une collègue travaillant dans une école maternelle.

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Depuis plus d’un an, Marie supporte quotidiennement des conditions de travail dégradées et des injonctions contradictoires, des applaudissements suivis de remontrances, des mises en accusation. Elle supporte le tapis rouge déroulé dans les médias à des vendeurs de télé-achat qui viennent fourguer leur came et expliquer que les réanimateurs en font trop et hospitalisent des gens qui n’en ont pas vraiment besoin, par vengeance politique envers le gouvernement, ou jalousie envers les experts de plateau qui se tuent à expliquer depuis des mois que l’épidémie est en train de s’éteindre… Marie a 35 ans.

Elle est médecin en réanimation depuis une dizaine d’années :

« Je suis triste et en colère. J’ai dû annoncer à une jeune fille blottie dans les bras de sa mère, que son père était décédé. Il avait contracté le Covid. Son épouse avait elle-même été contaminée au sein de l’école maternelle où elle travaille, où plusieurs enfants avaient été testés positifs. Le temps d’être prévenue par l’administration et de s’isoler, elle avait déjà contaminé son mari et sa fille. Si elles sont toutes deux restées asymptomatiques, le papa a développé des symptômes et a dû être hospitalisé quelques jours plus tard. Son état s’est dégradé et il a été transféré en réanimation. Il a passé plusieurs jours sous oxygénothérapie à haut débit et ventilation non invasive.

« Il connaissait déjà le service de réanimation et parmi nous, de nombreuses infirmières et médecins, pour y avoir fait un long séjour il y a quelques années suite à un grave accident. Il nous a raconté sa difficile réadaptation après la réanimation  : réapprendre chaque geste avait été un combat. Pendant longtemps il avait fait des cauchemars. Les bips et les alarmes des scopes avaient hanté ses nuits. C’était un battant, il avait une fille jeune, il s’était accroché. Il avait remonté la pente. Il avait récupéré. Mais là, il avait peur. Peur de ne pas être capable de refaire tout ce parcours. On s’attardait dans la chambre, parce qu’on avait tous envie de discuter avec lui, de le rassurer, de le soutenir. Il était seul car sa femme et sa fille, en isolement, ne pouvaient venir lui rendre visite initialement.

« Sa situation continuant à se dégrader, il avait tenu à annoncer lui-même à sa famille qu’il allait être intubé. Il les avait appelées et le leur avait dit, péniblement, entre deux respirations, en leur demandant d’être fortes pour lui. Il était épuisé. On l’a intubé. Et son évolution a été une catastrophe comme le coronavirus en provoque tous les jours dans les services de réanimation  : syndrome de détresse respiratoire aiguë difficilement ventilable, décubitus ventral, infections intercurrentes, choc septique.

« Et un matin son cœur s’est définitivement arrêté. Un mois après son intubation. Plus d’un mois de lutte quotidienne, pour lui, pour nous. Comme mes collègues je suis triste et en colère. Parce que depuis des semaines, Epidemiologiste 1er (alias Emmanuel Macron) parie sur le fait que les hôpitaux vont tenir, qu’on va serrer les dents, « faire un effort », augmenter le nombre de lits de réanimation, et qu’avec la vaccination cela devrait suffire à passer le cap, sans écouter les alertes des professionnels.

« Mais enfin, devoir augmenter le nombre de lits de réanimation signe un échec du contrôle de l’épidémie, il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser… Dans chaque lit de réanimation il y a un être humain qui risque de mourir, qui, s’il survit risque de connaître des séquelles physiques et psychologiques lourdes. A chaque fois qu’on augmente le nombre de lits on accepte de faire courir ce risque à plus de patients, au lieu de réduire la circulation du virus. Et on accepte de faire travailler le personnel dans des conditions dégradées, avec une perte de chance pour les patients. Ce n’est pas la saturation des hôpitaux qui doit guider la politique, mais bien le risque qu’on fait prendre à la population.

« Parce que Jean-Michel “YaPasDeCovidAlEcole” Blanquer n’a pas pris les mesures de protections nécessaires  : le personnel n’est toujours pas vacciné et on annonce la réouverture des écoles. Les enfants ne sont peut-être pas le premier vecteur de contamination par le coronavirus, mais lorsque le virus circule intensément, la probabilité qu’au moins un enfant sur trente dans une classe soit positif est élevé. Et selon l’âge, pas de masque et pas de distanciation, en milieu fermé. Un modèle d’aérosolisation. Et la cantine… en un an, il n’y a eu aucune avancée  ? Aucune expérimentation  ? Pas de capteurs de CO2  ? Pas de FFP2 pour le personnel  ? Pas de vaccination prioritaire  ?

« Je suis triste et en colère d’entendre des pseudo-experts nous raconter que seuls des personnes très âgées, avec moins d’un an d’espérance de vie meurent. En colère parce que c’est faux, parce que ça entraîne une désinvolture et une révolte à l’encontre des mesures barrières et des consignes sanitaires.

« Je suis en colère parce que les réseaux sociaux pullulent de messages de haine contre les soignants, nous accusant de ne pas soigner les malades, et promouvant de nombreuses études bidon pour des traitements vantés publiquement par des charlatans mégalomanes en tout genre que les médias invitent complaisamment. On nous invective si nous osons donner l’alerte. On nous ordonne de soigner et de nous taire. On nous traite d’enfermistes. On nous accuse d’être corrompus par Big Pharma. On nous promet des procès. Certains menacent de s’en prendre physiquement à nous.

« Je suis en triste parce que dix-huit ans c’est trop jeune pour perdre son père. Je suis en colère parce qu’on ne sauvera pas l’économie en laissant filer l’épidémie. On crée des orphelins qui devront se débrouiller. On crée des malades chroniques dont on ne sait pas s’ils pourront reprendre un jour le travail. On perd des êtres humains qui manqueront toujours à leurs proches.

« Je suis en colère parce que cet homme fait partie de ces morts qu’on aurait évités si on n’avait pas joué à « gagner du temps » en repoussant les mesures sanitaires. Trouver acceptable quatre cents morts par jour, c’est sacrifier quatre cents fois par jour des hommes et des femmes comme ce monsieur.

« Je suis triste parce que j’aimais beaucoup discuter avec lui. Parce qu’il avait partagé avec nous son expérience de ce qu’avait été le traumatisme post-réanimation, dont nous avons bien la notion mais rarement des retours dans notre pratique. Je suis triste parce qu’il avait beaucoup de courage, mais que comme dans le conte d’Alphonse Daudet, ça n’a pas suffi. A la fin, le Covid l’a tué. Lui, et tant d’autres. Et ce n’était pas inéluctable. »

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Retrouvez tous les épisodes du Journal d’épidémie de Christian Lehmann ici : https://www.liberation.fr/auteur/christian-lehmann/

Christian Lehmann est membre du collectif "Du côté de la Science", à retrouver ici : https://ducotedelascience.org/

Pour suivre notre "Fil d’actus : Génération COVID" c’est ici : https://67.snuipp.fr/spip.php ?article6872

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